Je suis né en France en 1968 et j’ai passé mon enfance en Charente Maritime, près de Rochefort, région d’estuaires et de marécages qui m’a marqué. Après avoir obtenu un diplôme de l’École Supérieure de Commerce de Paris, j’ai changé de voie et ai décidé de suivre ma passion pour la peinture, la photographie, le cinéma et la vidéo. J’ai créé une association qui proposait des actions de médiation artistique et culturelle dans différents contextes sociaux. À la suite de plusieurs projets utilisant la vidéo, j’ai suivi une formation au montage numérique et j’ai ensuite exercé le métier de monteur de films, surtout documentaires. À l’occasion de la naissance de notre fille en 2004, nous nous sommes installés dans le pays de ma femme, en Autriche, à Vienne. Là j’ai partagé mon temps entre mes occupations de père au foyer et le développement d’un travail artistique. J’ai repris une pratique de la peinture abstraite, et en parallèle, pour sortir de l’atelier et être moins sédentaire, j’ai progressivement intensifié ma pratique de la photographie en explorant des territoires ruraux.

M’intéressant à la représentation du paysage naturel dans nos territoires fortement anthropisés, j’ai d’abord adopté une approche relevant d’une esthétique documentaire topographique, en cherchant à restituer avec précision et sobriété la présence – résiduelle – de la nature dans nos campagnes ordinaires. Au début des années 2010, j’ai commencé une série de paysages sur les abords immédiats des rivières : la série « along the shores » consistait à photographier les berges de cours d’eau en France ou en Autriche, souvent en me déplaçant à l’intérieur du lit de la rivière avec mon équipement photographique placé sur un trépied.

Pendant les confinements de 2020 et 2021 deux opportunités sont venues infléchir mon travail dans une direction nouvelle. Tout d’abord j’ai eu l’occasion de revisiter intensivement mes sources d’inspiration : la peinture de paysage des XIXe et XXe siècles (de l’école de Barbizon aux post-impressionnistes), la riche histoire de la photographie de paysage en Europe et aux États-Unis, mais aussi les pratiques expérimentales du cinéma et de la photographie, dont l’importance esthétique est trop souvent sous-estimée. L’autre aspect particulièrement marquant de cette période de confinement est que je suis revenu à la photographie argentique en photographiant avec une chambre photographique. Lorsque l’on travaille avec ce type d’appareil, on bénéficie de possibilités optiques qui n’existent pas sur les autres types d’appareils. Mais c’est une pratique contraignante, chaque paramètre de la prise de vue doit faire l’objet d’une décision séparée et d’une manipulation technique précise sur des éléments mécaniques dépourvus d’automatisme. À effectuer ces gestes techniques, on est constamment rappelé aux données fondamentales de la photographie : de la lumière vient exposer une surface photosensible, la photographie est un « désobscurcissement », sans lumière, il n’y a pas d’image qui se forme, c’est le noir. Trop de lumière et l’image disparaît aussi dans un éblouissement… Même si je continue à utiliser les appareils numériques les plus sophistiqués, mon approche de la photographie en a été rafraîchie, et comme « réinitialisée ». Mon attitude est devenue plus expérimentale, plus directe, plus subjective aussi : puisque ce qui me pousse vers cette réalité du paysage est la recherche d’une intensité du regard, puisque j’éprouve souvent un sentiment de présence presque hallucinatoire de la nature, j’ai trouvé que je devais reconsidérer mon utilisation de la caméra pour tenter de créer avec les ressources de la photographie un équivalent à ce sentiment de vertige comme à l’étrangeté de certaines perceptions.

Le travail que j’ai entrepris depuis 2021 est fondé sur la technique des expositions multiples que j’ai redécouverte lors de mes expérimentations avec de la pellicule. Je recompose progressivement le paysage cadré par l’appareil en l’interprétant par fragments dont dont je fais varier les paramètres photographiques. J’essaie d’anticiper le jeu des superpositions partielles, qui crée une sorte de vibration optique des formes. Je joue aussi du caractère spectral de la révélation photographique, du battement de la lumière dans le temps, ou des sortes de torsions spatiales provoquées par la variation du plan focal, par l’alternance du flou et de la netteté. Le travail de prise de vue est très lent, demandant souvent plus d’une heure et demie pour une photographie combinant une dizaine de surimpressions. Je n’effectue aucune post-production, la photographie que je propose finalement est celle qui sort de la séance de prise de vue, sans retouche d’aucune sorte. Si après examen la photographie ne me paraît pas réussie, je dois revenir sur le site et recommencer tout depuis le début, en réagissant aux nouvelles conditions et en tentant de trouver d’autres éléments de composition, tout en comptant sur les hasards contrôlés que j’anticipe. Ce caractère d’une sorte de performance photographique dans le paysage est très important pour moi.